À 15 ans, je me suis fait une promesse : 32 ans serait mon golden age

Au crépuscule de cette âge décrété comme idéal, je peux vous le dire, c'était la pire année de ma life.


Parfois, j’écrit des trucs, j’ouvre une application de notes sur mon téléphone et je lâche tout, je fais l’état des choses et dissèque cruement mes émotions du moment.

Je fais tout cela d’une traite, j’avais quelque chose à poser.

Ces récits n’ont aucun autre but que de me permettre d’analyser une situation et de vous la partager, comme une histoire racontée autour d’un verre entre copines. Les textes ne sont pas mon moyen d’expression favoris, j’écrit comme je parle : vite, sans retenue et en joyeux bordel.

Si tout cela peut sembler soudain, il n’en est rien. Je gamberge énormément de sujets dans ma tête et à un moment, je suis enfin prête à donner une estrade à cette voix dans ma tête.

Ces histoires sont personnelles mais elles ont une valeur artistique pour moi. Si aucunes émotions ne transparaissent dans mes images (si ce n’est pas contemplation et la mélancolie), les mots me permettent d’exprimer tout autre chose et j’aime à explorer cette discipline pour ce qu’elle me permet de partager.


Lorsque j'avais 15 ans, engoncée dans une adolescence poisseuse, tétanisée par le regard des autres, pourvue d'une confiance en moi déplorable et insatisfaite de mon existence, bien loin de ce que m'avaient promis les lectures de l'époque, j'ai adressé un message à la Clémence du futur.

La puberté ne m'ayant pas rendue belle et désirable à mes yeux, sûre et affirmée comme une héroïne de roman mais plutôt de plus en plus angoissée, je me suis posée et j'ai décidé de pallier à ce problème critique en reprenant les calculs.

Il allait me falloir pas mal de temps pour trouver cette confiance en moi, travailler sur mon avenir, progresser en dessin, devenir une artiste et être enfin charmante, plaisante et capable de rire très fort (mais pas trop) tout en agitant mes cheveux.

La scène se déroulerait avec une flute de champagne à la main, dans une exposition, je serai admirée tout en étant très détachée de tout cela (je ne sais pas d'où ça vient mais c'était là l'image d'une femme accomplie dans ma tête d'adolescente timide et solitaire).

Ce processus demandant plusieurs années, de savants calculs m'ont menée à l'âge de 32 ans.

Ce serait là ma golden era.

Je serai enfin accomplie, fière, belle et bien dans ma peau.

(Il m'était manifestement très important d'être belle)

Je me visualisais artiste bohème, dans un appartement atelier de centre ville à la décoration fouillie, florale et vintage, avec une grande verrière, un chat et enfin la liberté de pouvoir faire ce que je voulais.

Ou alors working girl en tailleur à la Miranda Presley, admirée pour son travail et un peu crainte.

C'était décidé, qu'importe si c'était dur maintenant, mes 32 ans seraient radieux.


Aujourd'hui, j'ai 33 ans dans 3 semaines.

Je sors d'une hospitalisation d'un mois pour dépression, trouble anxieux généralisé et burn out, et je suis bien incapable de me remettre à bosser.

J'ai tellement travaillé à cet idéal que je me suis oubliée.

J'ai tellement voulu accomplir le projet de cette adolescente triste que je me suis perdue.

Je n'ai pas d'appartement atelier, rempli de peintures et de toiles en cours.

Déjà que je suis bordelique et dépressive, il est hors de question que je travaille depuis mon salon.

Je suis bien artiste, c'est vraiment mon métier.

Je ne porte pas de salopette pour travailler, préférant des vêtements moins pénibles à ôter aux toilettes.

Je ne porte pas non plus de tailleur gris avec des escarpins car mon travail consiste à dessiner des dinosaures et que le dress code implique plutôt de simples tee shirts.

Je suis plutôt jolie mais j'ai surtout décidé de me convaincre que j'étais une grosse BG plutôt que de me contraindre aux exigences de la société, c'est beaucoup plus facile.

Je n'ai pas de chat mais un chien et le centre ville ne me convient plus.

Je travaille sur l'ordinateur avec une tablette car le métier est ainsi fait, il y a trop de modifications à faire sur une image finale pour prendre le risque de recommencer plusieurs fois une peinture.

J'aime mon travail, j'aime créer, j'aime ce que je fais.

Mais être artiste, ce n'est malheureusement pas que du dessin.

C'est de la comptabilité, de la création pour les réseaux sociaux pour exister dans la masse, des réunions où on insiste pour changer la couleur du T.rex - ça rendra mieux pour la com ! Mais qu'est ce que ça peut me foutre, un T.rex c’est rouge, pas bleu enfin ? -, des cours pour transmettre la passion du métier, de la mise en page, des recherches, de la communication, de l'administratif, des mails, des devis, des factures, des déplacements en plein bouclage, du stress, une précarité financière, des exigences de performance, de nouveaux skills à maîtriser chaque semaine...

Un sacré cocktail avec la pire des boss, cette espèce de meuf insupportable en tailleur gris et escarpins qui exige de moi de toujours me dépasser et d'être la meilleure.

Cette boss c'est moi et elle a oublié ma santé.

Alors a un moment, j'ai craqué.

Probablement parce que je ne pourrai jamais tenir ma promesse, de toute façon va trouver un appartement avec une verrière en plein centre-ville avec un dossier d'illustratrice et dessinatrice de dinosaures.

Mais aussi car c'est très dur d'exister en tant qu'artiste professionnel.

J'aime ce que je fais et je ne pense pas être mauvaise.

Mais je ne suis pas sûre que ça vaille la peine d'être dans des états pareils.

Rendez-vous compte, je prends tellement de médocs que j'ai du acheter un PILULIER.

Bon ok, c'est juste parce que mon cerveau est une passoire et que j'aime les objets.

Je sais que la Clémence de 15 ans ne m'en veut pas.

Déjà, maintenant j'ai des seins et ça coche la plupart de mes désirs d'ado.

Et aussi, elle sait qu'on a fait de notre mieux.

Suivant
Suivant

Une bien étrange commande…